
Pollution environnementale, microbiome et maladies bucco-dentaires : vers un nouveau paradigme en odontologie ?
Pendant longtemps, les maladies bucco-dentaires ont été principalement expliquées par des facteurs locaux : plaque bactérienne, alimentation cariogène, hygiène insuffisante ou traumatismes. Cette conception s’est progressivement enrichie. Nous savons aujourd’hui que le diabète, le tabagisme, l’inflammation systémique, la génétique, les facteurs socio-économiques et le mode de vie influencent profondément la santé orale. Une nouvelle dimension pourrait désormais compléter cette approche : l’exposome.
Introduit au début des années 2000, le concept d’exposome désigne l’ensemble des expositions environnementales auxquelles un individu est soumis depuis sa conception et tout au long de sa vie, ainsi que leurs interactions avec son organisme. Pollution atmosphérique, alimentation, métaux lourds, pesticides, perturbateurs endocriniens, microplastiques, tabac ou expositions professionnelles constituent ainsi un environnement biologique complexe susceptible d’influencer notre santé.
La bouche, interface privilégiée avec l’environnement
La cavité buccale occupe une situation particulière. Elle constitue simultanément une porte d’entrée digestive et respiratoire et se trouve quotidiennement exposée à l’air, l’eau, l’alimentation, aux produits d’hygiène, au tabac, aux médicaments et aux matériaux dentaires.
Ces expositions rencontrent un écosystème extraordinairement complexe : le microbiome oral. Celui-ci ne constitue pas simplement un ensemble de micro-organismes pathogènes ou commensaux. Il interagit en permanence avec la salive, les muqueuses, les tissus parodontaux et le système immunitaire.
L’hypothèse émergente est donc que certaines expositions environnementales pourraient modifier cet équilibre et participer, avec les facteurs classiques, au développement de certaines pathologies bucco-dentaires.
Métaux lourds : le cadmium comme modèle
Le cadmium illustre particulièrement bien ce continuum environnement–organisme. Naturellement présent dans certaines roches phosphatées, il peut contaminer les sols agricoles par l’utilisation répétée d’engrais phosphatés, être absorbé par les végétaux puis rejoindre notre alimentation.
Chez les fumeurs s’ajoute une exposition importante provenant du tabac, plante qui accumule facilement le cadmium.
Les effets rénaux, osseux et cancérogènes de l’exposition chronique au cadmium sont bien établis. Mais plusieurs études épidémiologiques récentes ont également retrouvé une association entre concentrations sanguines ou urinaires de cadmium et prévalence ou sévérité de la parodontite.
Les mécanismes envisagés sont biologiquement plausibles : stress oxydatif, modification de la réponse immunitaire, inflammation chronique et perturbation du remodelage osseux.
Cela ne signifie pas pour autant que le cadmium « provoque » la parodontite. Les études disponibles sont majoritairement observationnelles et de nombreux facteurs confondants, particulièrement le tabagisme, doivent être considérés.
Pollution atmosphérique et parodonte
Un autre domaine de recherche concerne la pollution de l’air. Les particules fines, oxydes d’azote et autres polluants atmosphériques sont capables d’induire stress oxydatif et inflammation systémique.
Des travaux épidémiologiques suggèrent désormais des associations entre exposition à certains polluants atmosphériques et santé parodontale
La maladie parodontale pourrait ainsi être influencée par des expositions qui ne passent pas nécessairement directement par la cavité buccale.
Microplastiques : un nouveau venu en odontologie
Les micro- et nanoplastiques représentent un champ beaucoup plus récent.
Ces particules sont désormais retrouvées dans l’environnement, l’alimentation et différents tissus humains.
Pour l’odontologiste, la question est double. La bouche constitue une voie d’exposition aux particules provenant de l’environnement, mais certaines procédures et certains matériaux dentaires pourraient également générer des microparticules polymériques lors de leur usure, de leur finition ou de leur retrait.
Les conséquences éventuelles sur la muqueuse, le microbiome ou les tissus parodontaux restent à déterminer. C’est précisément cette incertitude qui en fait un domaine de recherche particulièrement important : présence d’un contaminant ne signifie pas nécessairement toxicité clinique.
Et si la pollution modifiait notre microbiome ?
C’est peut-être l’hypothèse la plus stimulante.
Nous savons désormais que la parodontite résulte moins de la présence d’un microorganisme particulier que d’une dysbiose associée à une réponse immuno-inflammatoire dérégulée de l’hôte.
Or les polluants environnementaux peuvent influencer stress oxydatif, immunité, métabolisme et inflammation. Certains pourraient également modifier directement ou indirectement les communautés microbiennes.
On peut alors envisager un modèle plus complexe :
exposition environnementale → modification du terrain biologique et/ou du microbiome → dysbiose → réponse immunitaire inadaptée → inflammation chronique → destruction parodontale.
La dent, archive biologique de notre environnement ?
La dent possède enfin une propriété exceptionnelle : contrairement au sang ou à l’urine, les tissus dentaires minéralisés peuvent conserver la trace de certaines expositions survenues pendant leur formation.
Plomb, cadmium et différents éléments traces peuvent être recherchés dans l’émail ou la dentine.
La dent pourrait ainsi devenir une véritable archive biologique de l’exposition environnementale, particulièrement intéressante pour reconstruire certaines expositions précoces.
Vers une odontologie environnementale ?
Il serait prématuré d’ajouter aujourd’hui « pollution » à la liste des causes établies de carie ou de maladie parodontale. Mais ignorer l’environnement serait probablement tout aussi réducteur.
Le concept d’exposome buccal permet de réunir ces dimensions dans un même modèle.
Pour le chirurgien-dentiste, il ne s’agit pas demain de doser systématiquement le cadmium ou de rechercher des microplastiques dans la salive. Il s’agit plutôt d’élargir notre regard : derrière deux patients présentant une quantité comparable de plaque bactérienne peuvent exister des terrains biologiques et environnementaux profondément différents.
Après avoir intégré le tabac, le diabète, la nutrition et les déterminants sociaux à notre compréhension des maladies bucco-dentaires, l’environnement pourrait bien constituer l’une des prochaines frontières de l’odontologie.






